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I.7. Échec de la représentation ou réussite de la peinture ?


Comprendre le Syndrome Frenhofer et intégrer ce-qui-échappe.
J’ai horreur de travailler pour rien. C’est peut-être pour cette raison, que prenant conscience du syndrome Frenhofer, j’ai décidé d’intégrer l’erreur, le patatras dans ma recherche. Lorsque Arnaud Desplechin dit « j’adore être spectateur et pourtant je suis le plus mauvais spectateur de mes films, mes films, je ne peux les voir. »66, il reprend en une phrase, ce que Balzac développa en un roman
67. L’artiste est souvent inconscient de ce qu’il produit. Si Frenhofer eût besoin du regard de Porbus et de Poussin, afin de découvrir qu’à la place de “La Femme”, il avait réalisé une « muraille de peinture »68, pour nombre d’artistes et particulièrement pour les peintres, c’est le spectateur qui éclaire. Peut-être parce que la matière nous échappe, c’est pourquoi, il me semble nécessaire d’envisager comme le fait Bacon, que « l’important, c’est de toujours saisir ce qui ne cesse de se transformer.»69 Si Deleuze pointait dans Logique de la sensation, l’importance de la tâche et de l’accident dans l’œuvre de ce peintre, c’est probablement parce qu’il se peut que « la valeur ajoutée soit un jet de peinture [apparu] au hasard »70? Je pense que c’est pour cette raison que cet artiste prétend ne pas savoir d’où vient la peinture71. Il laisse place au surgissement.


66] Arnaud Desplechin entretien avec Jean Douchet in DVD La Sentinelle et La vie des morts – Why not production, les Cahiers du Cinéma – 2003
67] Le Chef d’œuvre inconnu – op.cité
68] in ibid.
69] Francis Bacon in Francis Bacon Entretiens avec Michel Archimbaud 1ère édition Éditions Jean Claude Lattès 1992 – éditions folio essais, Gallimard –1996 - p.119
70] Gilles Deleuze in Francis Bacon, logique de la sensation – éditions de la Différence, vol. 1 – 1981- p.53
71] Michel Archimbaud – qu’est-ce qui fait la peinture ?
     Francis Bacon        – On ne sait pas.
   Michel Archimbaud – Mais si ça n’est pas seulement une question d’intelligence, ça vient d’où la peinture : du cœur ; de l’estomac ; des tripes ?
     Francis Bacon     –
On ne sait pas d’où ça vient. In Francis Bacon Entretiens avec Michel Archimbaud op.cité, p.48

 

I. 8. Pittura cosa mentale ou poïétique  ?

1. La peinture devient une chose de l’esprit, en prenant conscience de ce qu’elle est.


Et pourtant, il me semble que la conscience est la condition d’existence d’une œuvre. Qu’elle soit pré ou post, peut importe, cependant c’est lorsque la peinture se montre se peignant, qu’elle se montre telle qu’elle est : une chose de l’esprit, una cosa mentale72.
On peut définir deux dimensions du dispositif représentationnel, la transitivité : représenter quelque chose et la réflexivité : se représenter représentant quelque chose. Un peintre qui se peint se peignant réalise une peinture réflexive – les autoportraits de Rembrandt-, elle se réfléchit, elle se représente en train de se faire. Alors finalement, intégrer des éléments dans la représentation qui sont “en dehors” de la représentation, c’est désigner que ce qui compte, c’est de ne pas être dupe de ce que l’on voit, et pour l’artiste de ne pas être dupe de ce qu’il fait, ne pas se croire démiurge. Ceci n’est pas une pipe73. C’est pourquoi, j’ai décidé de barrer tous les tableaux de cette recherche d’un aplat.
Cet aplat est -avant d’être peint, en vrai, matériellement- une bande de papier, posée sur le rétroprojecteur qui montre clairement que : 1°. si j’utilise un rétroprojecteur, c’est pour évacuer toute tentative de questionnement du genre suis-je ou non capable de représenter ?; et 2°. cet aplat offre un espace pour « inciter le spectateur à être lecteur»74.
Autrement dit, des objets qui ne s’expliquent pas dans une représentation sont des indices de lecture, de ce qui a réalisé l’image. C’est pourquoi la poïétique, en mettant en avant le visible, me semble être le principe même de la peinture contemporaine. C’est une discipline qui permet de nommer ce qui est vu et de le comprendre comme objet.

 

72] « Pittura è cosa mentale. » Leonardo Da Vinci in Traité de la peinture – Léonard de Vinci - Traité de la peinture - 1490 – réédition Jean de Bonnot – 1982 - p.29 – il faut comprendre dans ce traité que la peinture n’imite pas les apparences, mais donne à voir l’essence des choses, elle est mentale, pensante.

73] On se rappelle, le tableau de Magritte interpellant le regard critique du spectateur, en peignant une pipe et inscrivant en dessous du motif : « ceci n’est pas une pipe ». En clair, on ne peut pas fumer avec, apprenons à dissocier ce que l’on voit et ce que l’on croit, le signe et son sens, la représentation de la mimésis etc.
74] Manuel J-Borja Vittel directeur du MACBA in Les readymade appartiennent à tout le monde© op. cité

 

2. La poïétique, un facteur de création contemporaine ?


« - Quoi ? La poïétique ? Cette conception qui appartient au passé ? -rappelons effectivement que Paul Valéry la théorisa dans les années trente -75.
- Oui la poïétique, car elle constitue une articulation fondamentale, pour qui veut réaliser une recherche autour de la notion de Vanités. »
Depuis Vermeer, on sait que les Vanités sont la représentation de ce qui est en train de se faire, or si on a le désir de questionner, ce qui est contemporain, il ne faut pas hésiter à montrer, ce par quoi les choses sont faites, l’envers du décor, les mécanismes, la machinerie.
Cette idée vaut pour tous les secteurs de création contemporaine, je citerai par exemple, Olivier Cadiot dans L’art poétic’
76, qui utilise comme possibilité de renouvellement de la poésie, la construction de la phrase. En soulignant certains groupes, il déplace le principe des livres d’apprentissage grammaticaux, du type sujet-verbe-complément dans le champ de la poésie. Il montre l’écriture s’écrivant.
 

olivier cadiot poetic'

L’art poétic’ Olivier Cadiot - p.98 - détail

 

75] 1937, date à laquelle Valéry fit au Collège de France son premier cours de poïétique. Elle est l’étude des conduites créatrices et sera développée à tous les arts par René Passeron, notamment in Acte du troisième colloque international de poïétiques Passeron René – éditions Alléas - 1996
76] L’art poétic’ Olivier Cadiot – édition P.O.L – 1988-1997 - p.98

 

la suite…


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